Football Masculin Nouvelles

Bien avant l’époque des téléphones intelligents et des afficheurs, quand j’en étais à ma dernière année d’études à l’école secondaire, j’ai reçu un appel venant du code régional 519. Je me suis demandé si je devais répondre ou laisser la messagerie vocale faire son travail. J’ai répondu et, à l’autre bout du fil, il y avait un homme avec un accent dans la voix que je n’avais jamais entendu de ma vie et dont je n’arrivais pas à déterminer la provenance.

C’est parce qu’il s’agissait d’un ancien gars des Prairies qui appelait de London, en Ontario: Larry Haylor, grand patron des Mustangs de Western. Aucun de nous ne savait à ce moment-là que l’homme qui m’appelait était un futur membre du Temple de la renommée du football canadien, et que ceci allait être la première de nombreuses conversations déterminantes que j’allais avoir avec lui.

Western m’avait contacté relativement tard dans le processus de recrutement, alors que c’est seulement après qu’on m’ait nommé co-joueur le plus utile du match de championnat de la FASSO en compagnie de mon coéquipier du Collège St. Andrew’s Michael Faulds, que cette université a commencé à me courtiser de façon assidue. En raison de cela, j’étais un peu désabusé et au début, je n’achetais pas ce que Haylor essayait de me vendre. Tout avait l’air trop parfait. Il me semblait être davantage le genre d’entraîneur de football qu’on voit dans les films hollywoodiens qu’un véritable entraîneur. Comment quelqu’un pouvait-il être vraiment à ce point imperturbable ? J’ai fini par mettre de côté mon scepticisme et j’ai ajouté Western à la liste d’institutions scolaires à envisager parce qu’elle répondait à tous mes critères, même si le hasard faisait en sorte que cette université avait aussi un entraîneur qui avait le don de donner aux appels téléphoniques de routine une allure de rallye politique. Mais c’est vrai qu’au bout du compte, ce sont mes rapports avec cet entraîneur qui ont éventuellement fait pencher la balance du côté de Western.

Les autres entraîneurs qui cherchaient à me recruter à l’époque parlaient de Western avec dédain. Haylor, lui, a tout simplement parlé de ce que son programme avait à offrir. Être sur la défensive devant la compétition ne faisait pas partie de sa stratégie, il ne tenait pas compte des critiques et il ne perdait pas son temps à faire la liste des lacunes des autres universités. C’est en raison de tout ça que j’ai eu de la difficulté à annoncer à Haylor, bien qu’à l’époque Western était mon premier choix dans le réseau U SPORTS (qu’on appelait le SIC à ce moment-là), que je m’en allais au sud de la frontière pour jouer dans la NCAA. Il a été cordial et il m’a félicité. Il a promis de rester en contact et il m’a souhaité bonne chance. Moins d’un an plus tard, c’était de mon numéro du code régional 416 que je l’appelais et ce, pour lui dire que j’étais prêt à revenir au Canada, et que cette fois il n’était pas nécessaire de passer par les étapes habituelles du recrutement.

Cela dit, si tout ça vous semble être le comportement normal d’un entraîneur qui vient de perdre une jeune recrue, ce n’est pas le cas, je vous l’assure. Le marché du recrutement est très compétitif et Haylor avait assez d’assurance pour ne pas le prendre personnellement. Il est déjà arrivé qu’un entraîneur que je ne nommerai pas ait refusé de me serrer la main après un match la première fois où j’ai joué contre son université parce que j’avais refusé de m’engager avec son équipe. J’ai vite fini par apprendre que c’était là son comportement habituel – il traitait tous les joueurs qui avaient refusé de rejoindre les rangs de son programme de la même façon.

Bien qu’il puisse sembler que tout était au beau fixe entre Haylor et moi, ça n’a pas toujours été sans heurts. C’était très difficile de jouer pour lui. Et, avec le recul, je réalise maintenant qu’il a été encore plus dur sur les membres de son personnel d’entraîneurs. Il était exigeant et il cherchait la confrontation. Il était perfectionniste et impitoyable. Il t’aboyait au visage et il t’intimidait du regard. Autrement dit, jouer pour lui n’était pas pour tout le monde. Il fallait avoir une personnalité particulière, mais si c’était le cas, tu en ressortais plus fort et plus résistant – et, plus important encore, bien-aimé. Parce que même s’il n’était pas avare de critiques, il était aussi le premier à te féliciter.

Aujourd’hui, ç’a été tout un choc de constater que je ne pourrai plus jamais avoir une autre de ces conversations avec coach Haylor.

Haylor est mort subitement d’un infarctus le 6 janvier à l’âge de 76 ans, deux jours après le décès d’un autre légendaire entraîneur des Mustangs, Darwin Semotiuk, qui a aussi été professeur et directeur sportif. Ces deux-là sont probablement en train de dessiner des jeux ensemble quelque part au paradis.

Au début de mon parcours chez les Mustangs, je me suis souvent retrouvé dans son bureau, à lui demander de m’expliquer de façon très détaillée ce que je devais faire pour devenir un joueur plus important au sein de l’effectif. Je n’obtenais pas toujours la réponse que je voulais, et je n’étais pas toujours d’accord avec sa façon de faire, mais je l’ai toujours respecté parce que gagner était sa principale priorité. Pas d’agenda caché, pas d’équivoque. Sa seule allégeance, il la donnait au tableau de pointage et rien d’autre.

Ce qui ne veut pas dire qu’il mettait ses principes de côté pour aligner la meilleure équipe possible sur le terrain. Les mesures disciplinaires étaient vite gérées et réglées. Durant toute la période où il a été en poste, il y a eu très peu d’infractions sur le plan juridique ou éthique. Pas de scandales en lien avec la tricherie ou des tests échoués. Pas de fraudes sur le plan académique. Comparativement à l’absence de leadership qu’on observait ici et là dans le sport à l’époque et à l’heure actuelle, sa capacité à guider les joueurs provenant de différents milieux et à en faire des citoyens actifs au sein de la communauté élargie sans mettre en péril le niveau de compétitivité de l’équipe représente sans doute sa plus grande réalisation.

J’ai tellement de bons souvenirs de l’époque où j’ai joué pour cet homme que mes coéquipiers et moi surnommaient affectueusement – et de façon ironique – « L-Doggie ».

Les feuilles d’alignement qu’il rédigeait à la main et son écriture en lettres cursives, la façon dont il vilipendait les officiels sur les lignes de côté, la douche de Gatorade qu’on lui a donnée quand il est devenu l’entraîneur qui comptait le plus de victoires en carrière en 2006, le désordre dans ses cheveux provoqué par le liquide juste à temps pour qu’on puisse lui mettre sa casquette à l’envers pour la prise de photos...

Même s’il était leur grand rival, Haylor était adoré par ses homologues. Lors des matchs de Bowl Est-Ouest, il y avait toujours un attroupement d’entraîneurs dans son entourage, à boire ses paroles quand il partageait ses connaissances en matière de football.

En 1975, quand il fait ses débuts à Western, il était un adjoint à l’offensive très prometteur aux côtés de Darwin Semotiuk qui arborait une moustache en guidon tout en étant le visage de l’attaque en T au Canada. Et quand il a quitté en 2006, il continuait de faire mal aux équipes adverses avec une lecture par zone et un schéma étendu, sans poil au visage mais avec quelques cheveux gris. Bien qu’il avait des convictions profondes, il savait s’adapter et il se tenait à la fine pointe des derniers développements – peu importe à quelle époque il se trouvait ou quel genre d’équipe il avait sous la main.

Et tout ceci, il l’a fait alors qu’il était un des derniers entraîneurs au Canada qui ne faisait pas qu’occuper un poste d’entraîneur de football. Plusieurs années après que ça cesse d’être pratique courante, Haylor a continué de travailler comme professeur adjoint en kinésiologie, à corriger des travaux de session entre deux séances d’analyse vidéo. Il n’a pas seulement eu une influence bénéfique sur les jeunes étudiants du campus qui portaient un casque et des épaulettes. Pour être bien honnête, l’impact qu’il a eu a dépassé les limites de son propre campus.

Durant sa dernière saison, sa tournée de la ligue avait davantage des airs de procession royale que de compétition de football. Combien d’institutions scolaires prennent la peine de rendre hommage à un entraîneur adverse en y allant de bottés d’envoi protocolaires et de cadeaux avant le début du match ? Cette singulière démonstration de reconnaissance était peut-être signe de respect, mais peut-être aussi d’un sentiment de soulagement qu’ils n’allaient plus avoir à l’affronter. Sans doute un peu des deux.

D’habitude après les matchs, les joueurs se mettent en rang pour se serrer la main et les entraîneurs font de même entre eux un peu plus loin. Dans le cas de Haylor, ç’a été la première et seule fois que j’ai vu des joueurs adverses encore actifs laisser tomber le protocole en matière d’esprit sportif en ignorant les joueurs adverses pour faire un détour et aller exprimer leur admiration à l’endroit d’un entraîneur qui n’a jamais été leur entraîneur.

Les cérémonies d’avant-match ne lui étaient pas étrangères. Après avoir établi le record pour le nombre de victoires en carrière, soit 154, la cérémonie a été si longue qu’elle a retardé le match en question – pas parce que les gens rendaient hommage à Haylor, mais parce qu’il a pris le temps d’enlacer et de dire quelques mots à tous les membres de sa famille qui se trouvaient sur le terrain ; ils faisaient tous partie intégrante de ses succès. Cet amour, il l’a notamment témoigné à son épouse Judy, qui mérite autant de crédit pour les victoires et les bagues de championnat que lui, pour ses fils Jordan et Matthew, qui ont joué pour lui à Western, et pour sa fille Jennifer, qu’il a encouragée avec probablement plus d’ardeur que sa propre équipe quand elle a brillé pour l’équipe de basketball de Western.

Après le tout dernier match de Haylor, une défaite en demi-finale contre Laurier, Haylor a eu droit à bien des louanges. Duane Forde l’a interviewé et il a failli en venir aux larmes en ondes. Un homme qui, je croyais jusque-là, n’avait pas de conduits lacrymaux ! C’est ce que ressentent les hommes les plus durs à l’égard du plus dur des entraîneurs. Ce sont des moments comme ceux-là qui illustrent vraiment à quel point Haylor était important pour ses joueurs.

Ce ne sont pas les séances vidéo ou les instructions données sur le terrain qui me reviennent. Ni la communication de ses choix de jeu – qu’il modifiait souvent trois fois le temps que je me rende jusqu’au caucus. C’est sa force de caractère, qu’on peut notamment saisir à la lumière de deux de ses déclarations.

La première déclaration, qu’il aimait bien inclure dans notre itinéraire de la journée du match et réciter par coeur la dernière fois qu’il s’adressait à l’équipe le vendredi soir après la répétition d’avant-match :

«Ce ne sont pas les détracteurs qui comptent. Ce ne sont pas ceux qui pointent du doigt l’homme fort qui trébuche. Le crédit revient à l’homme qui était vraiment dans l’arène, le visage entaché de poussière, de sueur et de sang, qui se bat vaillamment, qui se trompe et tombe à court et tombe à court encore, parce qu’il n’y a pas d’effort sans erreurs et sans lacunes. C’est l’homme qui aspire vraiment à poser des gestes, qui connaît l’enthousiasme et le dévouement, qui se dépense pour une cause louable et qui, au mieux, finit par connaître le triomphe des grandes réalisations. Et qui, au pire, s’il échoue, au moins il échoue en osant, afin de ne pas rester avec ces âmes froides et cruelles qui ne connaissent jamais ni la victoire, ni la défaite. »

Rien de mieux qu’un peu de Theodore Roosevelt pour te motiver en vue d’un match de football. Je ne crois pas que ç’a ait eu un impact sur les gars qui ont joué cette fin de semaine-là, mais je peux dire que ç’a eu un impact sur notre façon de voir la vie. Il n’y a pas que des matchs de football que Haylor tenait à nous voir remporter.

La deuxième, c’était tout simplement « Dare to be great ». Osez l’excellence. C’était écrit sur l’affiche que tous les joueurs des Mustangs touchaient au moment de quitter le vestiaire.

Haylor ne s’en faisait pas avec la façon dont le public percevait les choses. Il ne s’en faisait pas avec l’image qu’il projetait dans le monde extérieur. Sur les lignes de côté, il portait une tuque de Western tricotée à la main plutôt que la version Adidas fournie par l’équipe parce qu’il appréciait le fait qu’un de ses proches ait pris le temps de lui en confectionner une juste pour lui. Il ne s’en faisait pas avec ce que les arbitres pensaient de lui. Il ne s’en faisait pas avec ce que les autres programmes faisaient. Il ne cherchait pas à faire des assertions sans fondement devant les joueurs qu’il recrutait. Il se souciait d’aspirer à l’excellence et il était prêt à faire ce qu’il estimait être la bonne chose à faire dans le cadre de cette quête. Il préférait oser l’excellence et échouer plutôt que de ne jamais essayer. Ce qu’il a mis en place, c’est une mentalité où tout le monde qui gravitait dans son entourage se sentait assez à l’aise pour aspirer à l’excellence dans tous les aspects de leur vie.

C’est là une façon de voir les choses que je mentionne souvent depuis le début de mon après-carrière et que je garde en tête dans mes rapports interpersonnels ainsi que sur le plan professionnel. Il devenu mon mentor à son insu dans le monde de la diffusion, et j’exploite cette mentalité dans la façon dont j’aborde la profession empreinte de pression que j’ai choisie après le football. Haylor a sa place au Mont Rushmore des hommes qui ont fait une forte impression sur moi. L’effusion d’hommages provenant de ses anciens joueurs et confrères depuis son décès, et même de la part de représentants des médias, est la preuve que je ne suis pas le seul à penser ainsi.

Haylor lançait toujours la même blague quand je quittais son bureau, alors qu’il disait, « DJ, oublie le football. Tu devrais être un banquier en investissements, attendre et regarder ton capital augmenter. » Je riais parce que je savais qu’il n’en était pas question – les chiffres n’étaient pas ma force. Mais je suis capable de faire des calculs simples et c’est évident que l’héritage laissé par Haylor s’est additionné pour devenir quelque chose d’important.

Dans le contexte du football, les chiffres ne mentent pas. Haylor a développé deux lauréats du trophée Hec-Crighton, 42 joueurs qui ont été choisis au sein d’une première équipe d’étoiles canadiennes et 58 joueurs qui ont été repêchés par des clubs professionnels. Mais, au bout du compte, ce ne sont pas les huit Coupes Yates ou les deux titres de la Coupe Vanier qui comptent ; ce ne sont pas les 178 victoires ni les sept prix d’entraîneur de l’année des SUO.

C’est l’investissement qu’il a fait dans le football et la satisfaction ressentie, bien après l’heure de la retraite, de voir tout cela porter ses fruits.

Cet impact qu’il a eu se manifeste d’innombrables façons.

Un rêveur et un missionnaire du football, il a non seulement donné des ateliers à l’étranger, il a aussi fait voyager son équipe pour disputer des matchs hors-concours au Japon. Préoccupé par la croissance de son sport au Canada, une fois à la retraite il a conçu un programme national pour entraîneurs à l’intention de Football Canada et il a même dirigé l’équipe nationale.

Durant et bien après sa carrière, il pouvait se présenter à n’importe quel match de la LCF et y croiser inévitablement un joueur ou un entraîneur qu’il avait touché. Et il y a de bonnes chances que le match soit décrit ou analysé par quelqu’un comme Duane Forde ou Pierre Vercheval, deux hommes qui, sans aucun doute, voient le football à travers son regard.

Il a aussi eu un impact sur un enchaînement d’entraîneurs amateurs, dont deux des meilleurs au pays, Greg Marshall et Michael Faulds. Des copies conformes de Haylor à leur façon. Regarder Faulds faire les cent pas sur les lignes de côté, les bras croisés, fait penser à Haylor. Voir Marshall enseigner et faire de la thérapie avec ses quarts, c’est du Haylor tout craché.

Marshall m’a déjà dit que, après avoir suivi les traces de Haylor à Western, sa tâche consistait à prendre le flambeau et de continuer à le transporter vers le sommet de la colline. Les plus récents champions de la Coupe Vanier faisaient bien avancer le ballon au sol, reprenaient le ballon rapidement en défensive et, surtout, étaient composés de joueurs intelligents qui remplissaient bien les tâches qu’on leur assignait. Le football à la Larry Haylor est encore bien présent sur le terrain et permet encore de remporter des matchs, bien après qu’il eut quitté les lignes de côté.

Haylor a osé aspirer à l’excellence. Même vers la fin de sa vie, il y avait encore beaucoup d’énergie et d’ingéniosité dans tout ce qu’il faisait. Sauf qu’à ce stade-là, les victoires consistaient à peaufiner ses performances au golf, et vivre à fond dans le moment présent voulait dire passer du temps avec ses six petites-filles. Après toutes ces années, la passion qu’il y avait en lui était toujours aussi forte.

Il était un pionnier, lui qui a été le premier entraîneur universitaire de l’ère moderne à être élu au Temple, ouvrant la porte à ceux qui allaient suivre.

Il était à l’avant-garde.

Il n’a jamais connu une seule saison perdante.

Maintenant qu’il n’est plus là, la communauté du football du Canada au grand complet est en manque.

Mais il voudrait nous voir célébrer les victoires. Salutations à coach Haylor, je suis tellement reconnaissant pour cette journée où j'ai décidé de répondre à ton appel.