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Pressenti pour gagner à Winnipeg : Sheffar surmonte enfin sa hantise du 3000-mètre U SPORTS

Alex Cyr

Un menaçant sentiment de déjà vu plane autour de la ligne de départ du 3000 m lorsque le nom de Jack Sheffar est annoncé comme étant le coureur au sommet du classement des championnats d’athlétisme U SPORTS.

Le grand Mustang de cinquième année de Western se tient à la ligne de départ à l’Université du Manitoba, encadré à sa droite par le champion en titre U SPORTS Angus Rawling des X-Men de StFX et, à sa gauche par l’illustre Rouge et Or de Laval de deuxième année, Jean-Simon Desgagnés. Les trois hommes — trois des plus rapides de l’histoire de U SPORTS — attendent le coup de départ. Les coéquipiers de Sheffar lui lancent des cris d’encouragement du champ intérieur où ils se sont regroupés. Au sein de cette turbulente vague de pourpre et de blanc, chaque Mustang est fébrile.

Le contingent est bourré de talent, mais Sheffar domine depuis le début de la saison. Médaillé d’or du SUO à six reprises, aucun athlète U SPORTS n’a réussi à le vaincre sur la piste cette année. Il y a à peine un mois, à Boston, Sheffar a réussi un temps de 7 : 56,76 détrônant l’américain Donn Cabral Olympien à deux reprises. Bourré de talent, le simple bon sens veut que Sheffar se démarque et remporte la première médaille d’or du weekend pour Western. Mais, comme Sheffar est le premier à le reconnaître, le gros bon sens ne pèse pas lourd dans la balance en athlétisme.  

« 7 : 56 ne veut rien dire si tu ne réussis pas à livrer la marchandise lorsqu’en vient le temps, » dit Sheffar.

Assez ironiquement, Sheffar a à peu près tout accompli dans cette ligue sauf ça : livrer la marchandise lorsque vient le moment de le faire. Son flamboyant résumé est pourtant parsemé d’écarts et la plus constante statistique rattachée à son nom est, malheureusement, la moins flatteuse. Sheffar est donc hanté en ce moment par le mauvais sort qui semble se coller à son étoile, il ne voit dans son esprit que le panneau d’affichage  :

Jack Sheffar : troisième coureur le plus rapide au 3000 m de l’histoire de U SPORTS.

Jack Sheffar participe à sa cinquième course individuelle en athlétisme U SPORTS.

Jack Sheffar n’a jamais remporté la victoire lors d’un championnat d’athlétisme U SPORTS.

Pardon ?

Mais en jasant avec Sheffar, il est clair qu’il a été appelé à expliquer sa saga de weekends de championnat — mise en scène par Lemony Snicket — à plus d’une reprise. Il explique ses déboires avec autant d’aisance qu’il affronte les virages d’une piste intérieure.

« En 2016, je n’en étais qu’à ma deuxième année. Lorsqu’est venu le moment du défi U SPORTS, j’avais déjà une longue saison derrière moi et j’y avais laissé mes meilleures prestations — j’ai terminé dernier, » dit-il. « En 2017, mon erreur a été au niveau du nombre de tours de piste dans le 3000 m ; j’ai donc terminé la course confiant que je l’avais remportée alors qu’il me restait un tour de piste à faire. »  

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La dorénavant célèbre erreur de calcul au championnat U Sports à Edmonton a vu Connor Black de Guelph et Sheffar (parmi plusieurs autres qui les ont suivis) franchir la ligne d’arrivée prématurément, les officiels ayant par inadvertance sonné l’alarme un tour trop tôt. Antoine Thibeault de Laval, réalisant l’erreur, a remporté une victoire facile, alors que Sheffar — croyant qu’il avait terminé — n’a pas fini la course. Démoralisé, il a terminé en dernière place au 1500 m le lendemain.

« L’année suivante, soit 2018, je souffrais d’un streptocoque, » poursuit Sheffar. « Je n’y étais ni physiquement ni mentalement pour le 3000 m, et j’ai dû me désister pour le 1500 m. »

« Pour gagner un championnat, ça prend de la confiance. Il te faut être un coureur complet et croire en tes capacités de gagner dans diverses situations. Il faut que tu sois préparé à toute éventualité, pour réagir à tout ce qui pourrait arriver. »

Guy Schultz - Entraîneur-chef des Mustangs

Avec chaque mésaventure aux championnats canadiens, la carrière universitaire de Sheffar frôle de plus en plus intimement la ligne de démarcation entre la malchance et la parodie – plus il s’améliore, plus loufoque devient son histoire. Ce n’est pas chaque année qu’un coureur U SPORTS défie la barrière de 8 minutes à Boston, comme l’a fait Sheffar en 2018 et ne devance aucun adversaire dans la finale nationale – et ceci pour la cinquième fois en trois ans.

Cependant, cette année, c’est différent. Cherchant à chasser le monstre de son dos, Sheffar ajoute à son entraînement intensif plus d’étirements et de massages. Il accorde plus d’attention à ses habitudes alimentaires et prend ses distances de la vie nocturne de London.

En conséquence, Guy Schultz — entraîneur-chef des Mustangs — remarque que son athlète étoile prend de plus en plus confiance en ses capacités. À l’entraînement, Sheffar vise des séances prolongées, plus intenses. Dans les courses, il s’attaque à des rythmes qu’il croyait hors d’atteinte. Lors des rencontres d’athlétisme, il est jasant, va même jusqu’à faire des blagues — bref, il est beaucoup plus détendu, plus fidèle à lui-même — au lieu de s’isoler avec ses écouteurs.

Et pourtant, malgré les apparences et ses nouvelles réalisations personnelles, Sheffar est toujours douteux juste avant la course. Comment ne le serait-il pas ? L’an dernier aussi, il était favori pour l’emporter.

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« Normalement, un coureur capable d’atteindre 7 : 56,76 dans le 3000 m remporte l’or, » dit-il. « Mais la compétition est plus relevée que jamais cette année. »

Cette année, les choses sont différentes.

****

Le pistolet retentit.

Sheffar joue du coude et trouve une niche au centre du peloton.

« Ne tombe surtout pas, » se dit-il.

Rawling de St-FX, le champion en titre, est typiquement en tête. Sheffar s’y attendait. Le premier kilomètre est rapide, mais maîtrisable pour l’élite du contingent.

« Seuls quatre d’entre nous peuvent maintenir cette allure tout le long, » songe Sheffar, alors qu’il complète les cinq premiers tours en deux minutes, 43 secondes.

Le rythme ralentit — des noyaux se forment au sein du peloton. Sheffar mise sur sa haute stature pour l’aider à conserver sa place dans le peloton, une habileté qu’il a raffinée au fil des ans.  

La première demie de la course, comme c’est souvent le cas dans les épreuves de distance, est plutôt calme — rien ne se passe vraiment. Onze hommes sont bien alignés derrière Rawling.

Avec 1200 m à faire, la rangée devient un noyau. On joue du coude, quelques bras agités provoquent la chute d’un coureur. Sheffar est à quelques centimètres d’une catastrophe, alors que Rawling s’effondre dans une mer de jambes. Dans le couloir numéro deux, Sheffar se glisse doucement vers la tête du peloton.  

« Est-ce moi qui ai fait ça ? » pense Sheffar, paranoïaque. « Est-ce de ma faute ? »

Ce ne serait pas étonnant. L’athlète de 22 ans, malgré tous ses malheurs en compétition, n’a jamais connu la disqualification. Pas le temps de penser à ça. Sheffar chasse le nouveau meneur, Ben Workman de Guelph.

« Jack est l’un des types les plus travaillants que j’ai connus au cours de ma carrière comme entraîneur et comme athlète, et ce à tous les niveaux du sport. Il a tellement progressé depuis son arrivée au sein du programme, mais je crois qu’il lui fallait absolument cette victoire pour se prouver à lui-même que le mauvais sort ne l’attend pas à tous les tournants. »  

Guy Schultz - Entraîneur-chef des Mustangs

Workman n’accélère pas, mais maintient un bon rythme, une vitesse raisonnable. Avec 800 mètres à faire, neuf coureurs jouent toujours du coude dans l’espoir de se frayer un chemin vers la tête du peloton, créant ainsi des risques de trébucher. Black de Guelph et Russell Pennock de Calgary, premier et troisième au championnat de cross-country U SPORTS l’automne dernier, courent côte à côte avec Sheffar. Desgagnés, directement derrière eux, semble impeccable.

Sheffar entend l’entraîneur Schultz.

« Sors de là ! » crie-t-il, espérant que son athlète puisse échapper à la bousculade et au jeu de coudes. Sheffar réagit et prend la tête.

Schultz surveille nerveusement. Il y a vingt-deux ans, jour pour jour, il remportait la course de 3000 m U SPORTS, vêtu du pourpre et blanc des Mustangs.   

« Pour gagner un championnat, ça prend de la confiance, » dit Schultz. « Il te faut être un coureur complet et croire en tes capacités de gagner dans diverses situations. Il faut que tu sois préparé à toute éventualité, pour réagir à tout ce qui pourrait arriver. »

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L’imprévu peut-il quand même se présenter lorsque tu crois avoir tout vu ?

Avec un tour en 31 secondes, Sheffar est en tête du peloton avec 600 mètres à faire. Schultz inculque à ses athlètes une stratégie bien connue en course — une stratégie qui exige une énorme confiance.

« Lorsque tu es en tête, tu continues d’accélérer. »

Sheffar fait exactement ça. Toujours en tête, il complète le tour suivant en 30 secondes avec 400 mètres à faire.

Certains coureurs sont en perte de vitesse — il ne finira certainement pas en dernière place. Desgagnés le talonne de près, Pennock et Workman pourchassent. Un autre tour en 30 secondes.  

Pennock et Workman ne peuvent suivre. Sheffar demeure seul en tête avec Desgagnés lorsqu’il entend le signal — un seul tour de piste à faire. Les mauvais souvenirs refont surface. Il s’assure que ce tour est bel et bien son dernier.

Avant la course, Sheffar a parlé à sa mère, Tammy. Il était nerveux — persuadé que le mauvais sort lui collait à la peau.

« Maman, qu’arrivera-t-il si je manque mon coup à nouveau ? »

« C’est impossible qu’ils sonnent la cloche avant le temps une deuxième fois, » dit-elle. « Ça ne peut simplement pas se reproduire. »         

Tammy a raison. Il reste 200 mètres à franchir et son fils accélère à nouveau. Desgagnés se dégonfle tranquillement, mais Sheffar n’en a aucune idée — il ne se permet aucun coup d’œil derrière lui. Plutôt, il compte sur son coéquipier Ben Carson, le médaillé de bronze individuel au cross-country U SPORTS 2017, pour lui donner l’heure juste du champ intérieur.  

« Tu vas l’avoir ! » lui crie Carson, sautillant malgré une blessure au genou.

Sheffar navigue alors sur la dernière ligne droite du parcours. Triomphant, il mime un battement d’ailes loufoque, incarne un homme qui, mise à part sa routine d’entraînement, ne prend pas la vie trop au sérieux. Brandissant alors un dernier poing fermé, il efface la dichotomie entre son talent évident et ses fréquents accrochages, avant d’enfouir la tête entre ses mains.

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« Cette victoire était tellement importante pour moi, » dit Sheffar, qui a poursuivi avec une deuxième médaille d’or au 1500 m, le lendemain. « J’étais reconnu comme étant le type qui est incapable de bien courir quand ça compte — quelqu’un qui ne réussit pas à briller dans les grandes occasions. Je n’aime pas ça. »  

« J’étais très excité qu’enfin les choses tombent en place le jour voulu, surtout une année où la compétition était aussi forte. Des hommes comme Angus, Connor Black, Sergio (Raez-Villanueva de McMaster), et Jean-Simon, entre autres, pourraient me battre même lorsque je connais une bonne course. »

Schultz aurait peine à trouver un athlète qui mérite davantage la médaille d’or.

« Jack est l’un des types les plus travaillants que j’ai connus au cours de ma carrière comme entraîneur et comme athlète, et ce à tous les niveaux du sport. Il a tellement progressé depuis son arrivée au sein du programme, mais je crois qu’il lui fallait absolument cette victoire pour se prouver à lui-même que le mauvais sort ne l’attend pas à tous les tournants. »  

Sheffar ressent le bonheur avec la médaille d’or autour du cou et Schultz ressent la fierté. Mais un sentiment en particulier règne dans les cœurs de ces deux champions du 3000 m U SPORTS :

« Le soulagement. »